samedi 9 janvier 2010

Cathy's drawing 2













Segré, 1988

...Et à la tant attendue

demie des dix-huit heures trente, Henri Pollak, notre pote à nous, si toutefois il n'était ni de garde, ni de piquet d'incendie, ni consigné, ni puni, serrait les mains molles de Karabinowicz, de Falempain, de Van Ostrak le sale raciste et du petit Laverrière (chaleureusement surnommé Brise-glace) fourrait dans la poche de son blouson kaki sa feuille de permission nocturne dûment tamponnée par la Semaine, enfourchait son pétaradant petit vélomoteur (à guidon chromé), saluait règlementairement le lieutenant de service, l'officier de bouche, l'adjudant d'office, le chef de block, le maréchal des logis de semaine, le brigadier de jour et les hommes de garde qui l'ovationnaient de divers cris d'animaux, car il était plutôt bien vu, Henri Pollak (pas fier, de la classe, une grande mansuétude sous des dehors peut-être un peu bourrus) et il prenait son vol tel l'oiseau de Minerve à l'heure où les lions vont boire, regagnait, à la vitesse de l'épervier aux yeux songeurs, son Montparnasse qui lui avait donné le jour et où l'attendaient sa bien-aimée, sa piaule, nous ses potes et ses chers livres, s'extirpait de la tenue tant honnie, se changeait en un tournemain en un flagrant civil, le torse à l'aise dans une camisole de cashmere, la jambe moulée dans une paire de djinns, le pied bien pris dans des mocassins patinés à l'ancienne, et venait nous retrouver, nous ses potes, dans le café d'en face, où l'on parlait Lukasse, Heliphore, Hégueule et autres olibrii de la même farine, car on était tous un peu fêlés à l'époque, jusques à des heures aussi avancées que nos idées.
...





"Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ?"
 Georges PEREC, 1966

Les blagues intraduisibles 5

 
About all I've been able to grow in my garden is tired.

Neige

 
Je marche en bateau ivre
Il n'en reste pas rien
On pourrait bien me suivre
Mais je suis déjà loin

La neige me rassure
Je marche donc je suis
Ces traces dans la rue,
C'est ma vie que j'écris

Un récit hésitant
De mes pas, lettres noires
Sur le blanc des trottoirs
Cousu d'anciennes peurs
De désirs nouveaux
Que je sens finissant

Et quand la neige aura fondu
Que des milliers de pas
Auront brouillé l'histoire
Auront tout confondu

Qui donc s'en souviendra ?

Il neige sur les mers

  
Il neige sur les champs, les bois, les monts, les dunes,
Il neige sur le front des êtres les plus doux,
Il neige sur les toits pleins de nos infortunes,
A tous les blancs flocons se mêlent des cailloux.

Il neige et grelottant près d'un foyer sans flamme,
Beaucoup de pauvres gens n'ont pas assez de pain,
Il neige sur les coeurs, il neige sur les âmes,
Et tous les affamés n'ont qu'à mourir de faim.

Il neige sur les bourgs, il neige sur les villes,
Où le malheur humain porte sa lourde croix,
Il neige sous les ponts des gueux cherchant asile,
Rêvent d'un peu de feu pour se chauffer les doigts.

Il neige des vieillards, des orphelins, des femmes,
Traînant sur le pavé leur douloureux destin,
Il neige sur les coeurs, il neige sur les âmes,
Et la fraternité n'est qu'un soleil lointain.

Il neige sur les mers, il neige sur les grèves,
Il neige de la mort et de la cruauté,
Et l'astre de la paix qui brille dans nos rêves,
S'enfuit à nos regards sous un ciel tourmenté.

Il neige et des troupeaux suivent les oriflammes
Qui mènent l'avenir dans un sanglant chemin,
Et la neige des coeurs engloutira les âmes,
Tant que ces horreurs-là n'auront pas eu de fin

Il neige sur les toits pleins de nos infortunes,
A tous les blancs flocons se mêlent des cailloux.


Cette chanson  de Gérard PIERRON, sur un texte d'Eugène BIZEAU, n'est rien de moins qu'une des plus belles chansons du monde avec la guitare incroyablement claire de Philippe DESBOIS... Album "Carnet de bord". Il est à la BM de Périgueux. Pour en savoir plus, cliquer sur le titre.  
Et en ce matin de grand froid, les toits de Périgueux se couvrent de blanc. 

Actuellement








"Joli monde", Joel GUENOUN, Autrement

vendredi 8 janvier 2010

Le fil

 
C'est une douce habitude,
Avant de dormir,
Dans les nuits de solitude,
De se souvenir
Si chacun de nous demeure
Dans son lit d'exil
Que de se parler une heure
Ne tient qu'à un fil,

Un fil qui lie
Deux demi-sommeils qui s'ennuient
Près de l'autre et loin de son regard.
On parle enfin de son cafard

Et du mal qu'on prend à naître
Dans ce monde-là
Et du jour qui va paraître
Et qu'on ne veut pas,
Du frisson de ces nuits blanches
Qui vous fait le corps
Comme quand on fait la planche
Dans la mer du nord,

Du vent qui souffle,
Qui fait que les draps vous étouffent,
Qu'il fait chaud soudain dans ce pays
Et qu'on les pousse au pied du lit,

Qui nous fait enfin nous dire
Ce qu'on ne dit pas
Quand on fait l'amour et pire
Qu'on ne le fait pas,
Qui nous fait enfin nous tordre,
Loin de la pudeur,
Solitaires, fous, et mordre
Plaisir et douleur.

Alors défile
A travers les rues de la ville
Comme une onde qui fait dans le dos
Raz de marée dans un cours d'eau.

Ma mie ma correspondante,
A se tant parler,
Ma nocturne, mon amante,
On en oublierait
Qu'il n'est plus le moindre doute :
Par les temps qui courent
Y a des gens qui nous écoutent,
Le fil n'est pas sourd.
Il n'est pas de secret, même pour les amours.


Maxime LE FORESTIER, 1976